Je me souviens, la messe… par Jacques Noyer
Le Congrès eucharistique de Québec m’amène à me souvenir…
Dans les années 1950, jeunes étudiants en théologie à Rome, nous nous
moquions : « la messe est la petite cérémonie du matin où est consacrée
la grande hostie pour le salut du soir ». Chacun dit sa messe en latin,
figé dans ses rubriques, quasiment seul, pressé par le temps. C’est
l’un des exercices spirituels qui meublent la journée. L’après-midi au
contraire après les vêpres, le grand orgue accueille le cardinal pour
le salut. Les yeux se portent sur lui avant qu’il ne s’agenouille
devant le Saint Sacrement. Le Saint Sacrement, c’est une Hostie qu’on
adore, une Hostie qu’on porte en procession, une Hostie qui est Dieu.
Arrive le Concile. En quelques mois, tout est changé. La concélébration
fait de la messe une démarche fraternelle. Le français permet aux mots
de devenir parole. Le « face au peuple » permet aux gestes de se
charger de sens. Les fidèles peuvent s’exprimer. Des laïcs montent à
l’ambon. On peut inventer des prières. La Messe est bien la Source et
le Sommet de la vie de l’Église. Il s’y passe quelque chose : Jésus se
donne et son corps prend forme pour le salut de tous les hommes.
Mais vite, l’Église de France va se scinder en deux : le culte et la
mission. Autour de la liturgie une église dit sa fidélité et sa
vitalité dans des célébrations dynamiques, joyeuses, renouvelées et
libres. Ailleurs, dans ce qu’on appelle le monde, une église a rejoint
les plus pauvres pour annoncer un monde nouveau. Là, la générosité des
pasteurs se nourrit de messes dépouillées et austères. Un verre de vin
et un morceau de pain sur la table de la cuisine suffisent pour dire le
mystère d’une église « servante et pauvre ». Les deux églises ont du
mal à coexister, chacune regarde l’autre avec méfiance sinon avec
mépris.
Quand le mur de Berlin tombe, l’avenir cesse d’être ce qu’il était. Le
culte et la mission cessent de s’opposer pour s’enrichir mutuellement
et se rapprocher. La pastorale sacramentelle devient missionnaire. On
prend conscience que la messe dit trop pour beaucoup. Des célébrations
plus simples, avec des mots plus faciles, permettant des expressions
plus sincères paraissent mieux adaptées. La liturgie de la Parole, est
valorisée comme rencontre de Dieu laissant plus de liberté à la réponse
de chacun. L’Eucharistie proprement dite est réservée aux croyants qui
savent mieux exprimer leur foi par leurs mots ou par leurs engagements.
La messe aux mariages et aux enterrements, devient un privilège.
Mais bien vite ce n’est pas seulement l’exigence de vérité qui va
rendre la messe plus rare mais le manque dramatique de prêtres pour la
célébrer. Les prêtres restant sont rapatriés sur les paroisses et le
culte. Les militants les plus engagés sont mobilisés pour la liturgie.
Pour préparer les esprits à des jours de disette plus graves, on
anticipe pour préparer des solutions de remplacement. Les regroupements
paroissiaux contribuent à rendre les messes plus rares et plus
lointaines.
Aujourd’hui le Congrès de Québec va proclamer l’Eucharistie comme le
cœur de la vie chrétienne. Les théologiens vont tenir des propos à la
fois prudents et audacieux comme d’habitude. Des expériences diverses
seront partagées. On adorera. On célébrera des liturgies très vivantes
et très conformes. On acclamera le légat du pape. On n’attendra pas
d’initiatives qui rendraient l’eucharistie plus accessible. Pourtant
Rome ne se tait pas. Le pape semble nous dire qu’il serait bon de
retrouver les rites de 1950, le latin, le sacré, le silence,
l’agenouillement, la bouche ouverte pour communier, les yeux dans la
même direction. Est-ce un retour au point de départ ? Non, car à la
différence d’hier, ces fidèles si dévots ne seront plus qu’une poignée
de bons chrétiens, satisfaits de leur vertu et fiers de leur austérité.
Ce serait dramatique s’ils se réservaient l’Eucharistie authentique, si
le temps devait se terminer avec ce retour à la case départ.
Heureusement il n’en est rien. L’histoire d’un demi-siècle que je viens
d’évoquer prouve que jamais rien n’est aussi figé qu’on peut le croire.
L’inattendu est possible. Nos communautés très diverses restent grosses
d’initiatives nouvelles. Les vieux grognards qui ont célébré
l’Eucharistie sous des formes si différentes sourient quand on leur
parle de la messe de toujours. Même si parfois ils souffrent de tant
d’efforts gâchés, de tant de rêves anéantis, ils continuent à célébrer
l’Eucharistie comme la promesse d’un monde nouveau.
Jacques Noyer est évêque émérite d’Amiens
Témoignage Chretien du 3 juillet 08
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